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rentrée littéraire

Comment rater sa sortie
(les dédicaces dangereuses)

 

 

 

Fabien Maréchal - "Nouvelles à ne pas y croire" - un recueil de nouvelles aux confins du surréalisme, de l'humour, de la poésie et de la tendresse - éditions Dialogues

 

Comment rater à coup sûr le lancement d'un livre ? Et si, par malheur, de bonnes fées s'étaient penchées sur votre berceau littéraire ? Grâce à Nouvelles à ne pas y croire, je peux apporter mon expérience aux auteurs qui craignent de rencontrer un quelconque succès.

 

Les statistiques le prouvent : il faut jouer de malchance pour être banni du douillet anonymat. J'ai tout de même pris mes précautions : recueil de nouvelles, histoires surréalistes, éditeur en province. Je pense toutefois m'être distingué dans un domaine : les dédicaces.

 

Une fois votre livre imprimé, votre éditeur veut qu'il se vende (quelle drôle d'idée !). Aussi adresse-t-il des "services de presse" aux chroniqueurs en vue, et souvent même aux aveugles. Et il vous demande de rédiger pour chacun une dédicace. Mais qu’écrire à Jérôme Garcin, Frédéric Beigbeder ou Pierre Assouline, qui reçoivent plus de bouquins par jour que vous n'espérez en écrire dans votre vie ?

 

Là, vous avez plusieurs solutions. Le traditionnel "En vous souhaitant bonne lecture" est forcément indigne de votre imagination (et ce serait douter que la lecture puisse être autre que "bonne"...). Raconter le début de l'histoire ? Impossible en deux lignes. Simplement signer avec le nom du dédicataire ? De quoi passer pour une feignasse. Glisser une blague française (sur les Belges) ou une blague belge (sur les Français) ? Risqué, si l'on ne connaît pas parfaitement l'ascendance du destinataire et ses goûts en matière d'humour.

 

La meilleure solution, pour être certain de se rater, est de pousser le bouchon. Je ne vous cache pas que, après avoir reçu la pile de bouquins dédicacés par mes soins qu'il devait expédier à la presse, mon éditeur s'est soudain montré beaucoup plus tiède quant à mes chances d'avoir un avenir (et même un présent) dans le petit monde littéraire.

 

Voici un florilège de mes hara-kiri.

 

• "Croyez bien que je comprends l’émotion qui vous étreint au moment où vous trouvez cet ouvrage dans votre courrier, bien que celle-ci soit due pour l’essentiel à la carte vous annonçant le décès de votre cher ami M.A."

 

• "Vous n'en avez pas assez de recevoir des dédicaces d'auteurs intéressés par le seul fait qu'ils ne vous connaissent pas ? J'en ai déjà assez d'en écrire. Vous voyez: nous avons déjà trouvé un terrain d'entente !"

 

• "Auteur inconnu : comme le soldat, mais en moins mort. Enfin, si vous n’attendez pas trop."

 

• "Ce court message pour faite taire une rumeur persistante : Nouvelles à ne pas y croire ne s'adresse pas aux imbéciles heureux. À tout le moins, pas seulement à eux. Vous remerciant de contribuer à étouffer ces ragots indignes…"

 

• "Affligé de nombreuses tares tant physiques qu'intellectuelles, je suis certain que vous apprécierez que je vous adresse cet ouvrage au lieu de chercher à vous rencontrer par tous les moyens."

 

• "Les recueils de nouvelles, c’est comme les tentatives de suicide : il faudrait être dans la tête de leur auteur pour savoir ce qui les a poussés à une telle extrémité."

 

• "Je vous saurais gré de me faire savoir dans de brefs délais quelle dédicace vous souhaiteriez trouver avec cet ouvrage et, surtout, signée de quel patronyme célèbre."

 

• "Je vous saurais gré de me faire savoir dans de brefs délais quelle dédicace vous souhaiteriez trouver dans cet ouvrage et, surtout, de quel montant."

 

• "Souffrant à l’idée que cette dédicace pourrait ne pas vous plaire et que vous omettiez de mentionner la qualité du carton qui lui sert de support dans l’une de vos prochaines chroniques, je me permets d’y joindre, afin de me faire pardonner par avance, cet ouvrage dont l’imprimeur de la carte m’a dit le plus grand bien."

 

• "Je peux vous certifier que ces textes n’ont pas été écrits avec les pieds : on m’a amputé de ceux-ci dès l’enfance. La tête ayant subi peu après le même sort à la suite de l’accident qui m’a coûté mon bras droit, j’ai le plaisir d’utiliser la main qui me reste pour vous dédicacer cet ouvrage avec toute l’empathie que me permet mon cœur artificiel."

 

• "Votre courrier fourmille de tant de cartes de ce genre, envoyées par tant d’auteurs médiocres, que je me demande s’il est bien raisonnable de s’adresser à quelqu’un multipliant à ce point les mauvaises fréquentations."

 

Et ma préférée…

"Ayant appris avec stupeur de la bouche de votre médecin, un mien ami, la grave maladie à l’issue, disons, sans issue, dont vous êtes frappé, je vous adresse tout à la fois cet ouvrage, mes vœux de bonne année et mes condoléances attristées.
PS : si vous pouviez faire vite."

… mais j’avoue que je n’ai pas osé l’utiliser.